Le saviez-vous ? Pourquoi les salles sont-elles obscures ?

La question a l'air idiote. On éteint pour voir l'écran, évidemment. Sauf que « voir l'écran » recouvre une mécanique physique et physiologique assez précise, et que le noir de la salle n'a rien d'un réglage approximatif : c'est une condition technique du cinéma, au même titre que la vitesse de défilement ou la synchronisation du son.

Le projecteur ne peut pas faire de noir

Voilà le point de départ, et il surprend souvent. Un projecteur ne projette que de la lumière. Il n'a aucun moyen de projeter de l'obscurité. Quand une image comporte une zone noire, le projecteur se contente de n'y envoyer aucune lumière, et ce qu'on voit alors, c'est la toile blanche éclairée par tout ce qui traîne comme lumière parasite dans la salle.

Le noir à l'écran n'existe donc pas en soi. C'est un noir emprunté à la salle. Une sortie de secours un peu généreuse, un téléphone allumé au troisième rang, une porte entrouverte, et le noir de l'image devient gris. Toute la profondeur de l'image s'affaisse avec lui.

Ce qu'on appelle le contraste, c'est le rapport entre le point le plus lumineux et le point le plus sombre de l'image. Le projecteur maîtrise le blanc, il ne maîtrise pas le noir. La salle, elle, maîtrise le noir. D'où l'obsession des exploitants sérieux pour les murs sombres, les rideaux latéraux, la moquette foncée, et les fameuses veilleuses au ras du sol qui éclairent l'allée sans jamais atteindre l'écran.

L'œil s'adapte, et ça prend du temps

Second mécanisme, physiologique celui-là. Notre rétine dispose de deux types de photorécepteurs : les cônes, qui travaillent en lumière vive et gèrent la couleur, et les bâtonnets, beaucoup plus sensibles, qui prennent le relais en faible luminosité.

Le passage de l'un à l'autre ne se fait pas instantanément. Entrer dans une salle éclairée depuis la rue en plein soleil, puis attendre que l'obscurité se fasse : il faut plusieurs minutes pour que l'œil atteigne un niveau d'adaptation correct, et l'adaptation complète est encore plus lente. C'est la raison pour laquelle les premières minutes d'un film vu après une arrivée précipitée paraissent souvent plus ternes qu'elles ne le sont.

Cette adaptation explique aussi un phénomène que tout le monde a vécu sans le nommer : une fois l'œil calé sur l'obscurité, la moindre lumière devient insupportable. Un écran de smartphone allumé dans une salle adaptée n'est pas juste impoli, il est physiquement agressif, pour son voisin comme pour le spectateur qui l'allume et qui perdra ensuite plusieurs minutes à retrouver son niveau d'adaptation.

Il y a une conséquence esthétique. Les cinéastes qui travaillent les basses lumières comptent sur un œil adapté. Une scène nocturne tournée avec soin, vue dans une salle mal isolée de la lumière ou sur un téléviseur en plein jour, perd littéralement une partie de son information. Ce n'est pas une question de goût, c'est de l'information optique qui n'arrive pas.

Le noir isole autant qu'il éclaire

Le troisième argument est le moins technique et sans doute le plus déterminant. L'obscurité supprime le champ visuel périphérique.

Dans une salle éclairée, on voit l'écran, mais aussi les têtes devant, les murs, les autres spectateurs, ses propres mains. Le regard a des échappatoires. Dans le noir, il n'en a plus : l'écran devient la seule source lumineuse, donc le seul objet visible. On ne regarde pas un film dans une salle obscure, on regarde le film uniquement.

C'est ce que Roland Barthes décrivait dans un court texte de 1975, En sortant du cinéma, où il s'intéressait moins au film qu'à l'état particulier du spectateur dans la salle, une forme de disponibilité proche de l'hypnose. On peut trouver la formule excessive. Elle décrit pourtant assez bien ce moment où l'on ne sait plus très bien depuis combien de temps on est assis.

Cette disparition du périphérique produit un effet secondaire souvent sous-estimé : elle rend le collectif possible sans le rendre visible. On rit et on sursaute ensemble, mais on ne se voit pas le faire. C'est probablement ce qui distingue le plus une projection d'un visionnage à domicile, et c'est la raison d'être des ciné-clubs. Le débat d'après-séance vient rallumer la lumière sur un groupe qui vient de vivre la même chose sans se regarder.

Ce que l'obscurité a fait disparaître

Le noir a eu ses métiers. L'ouvreuse guidait les retardataires à la lampe de poche, plaçait les spectateurs, vendait esquimaux et bonbons pendant l'entracte, et vivait en grande partie du pourboire. La disparition progressive de ce métier, à partir des années soixante-dix et quatre-vingt, tient à plusieurs facteurs conjugués : le passage aux salles à places non numérotées, les multiplexes, la publicité qui a remplacé l'entracte comme moment commercial, et le glissement de la vente vers le comptoir du hall.

L'entracte lui-même a disparu, avec sa remontée de lumière au milieu de la séance. Aujourd'hui l'obscurité est continue du premier plan au générique de fin, et même après, puisqu'une part croissante des spectateurs reste assise dans le noir pour attendre une scène post-générique.

En résumé pratique

Si vous avez déjà organisé une projection en plein air ou dans une salle polyvalente, vous connaissez déjà tout ça sans l'avoir formulé : le film ne commence vraiment que quand la lumière parasite a disparu. Le noir n'est pas l'absence de dispositif, il en est la pièce maîtresse.