On croit souvent que le cinéma d'auteur français s'est joué entre Cannes, Paris et quelques salles d'art et essai. Il s'est aussi joué ici. De 1965 à 1983, Hyères a accueilli le Festival international du jeune cinéma, une manifestation qui a fait découvrir Chantal Akerman, Philippe Garrel et Werner Schroeter avant que les grandes institutions ne s'y intéressent.
Un libraire, un ciné-club, une idée
L'histoire commence avec Maurice Périsset. Libraire à Hyères, écrivain par la suite, il anime dans les années soixante le ciné-club de la ville. Ce ciné-club est alors considéré comme le plus important de la Côte d'Azur. Autant dire que le terrain était préparé. Bpi
En 1965, avec le romancier René Poscia, Périsset fonde le festival. L'intention est claire : donner une visibilité aux cinéastes qui débutent, ceux dont personne ne veut encore. Le film primé repartait avec une programmation de trois semaines dans une salle parisienne. Pour un jeune réalisateur sans distributeur, c'était considérable. INA
Le timing n'est pas anodin. Le festival démarre au milieu de la décennie underground, à un moment où il devenait urgent de montrer les films de Garrel, d'Akerman, de Schroeter et des autres cinéastes d'avant-garde. Et il précède de quatre ans la création de la Quinzaine des réalisateurs à Cannes, en 1969. Hyères a donc devancé Cannes sur ce terrain. Bpi
Deux cinémas dans une même salle
Les premières années, la sélection est unique. Films expérimentaux et films d'art et essai passent dans le même programme, à la suite les uns des autres. Le mélange finit par agacer une partie du public, celle qui venait pour un cinéma plus classique.
En 1973, le festival se scinde. Une section « Cinéma d'aujourd'hui », confiée à Rui Nogueira, propose une programmation dans l'esprit de la Quinzaine des réalisateurs. Une section « Cinéma de demain », qui devient « Cinéma différent » en 1974, accueille l'expérimental et l'underground. Elle est confiée à Marcel Mazé, ami de Périsset et président du Collectif Jeune Cinéma, la première coopérative française de diffusion du cinéma expérimental, fondée à Paris en 1971.
Cette organisation en deux volets fait la réputation du festival. Le Collectif Jeune Cinéma y était très présent, et une bonne partie du cinéma expérimental français se reconnaît aujourd'hui comme héritière de cette manifestation, véritable plateforme du cinéma différent dans les années soixante-dix. Mazé eut d'ailleurs la bonne idée de proposer aux cinéastes sélectionnés de déposer leurs films dans la collection du Collectif, pour qu'ils circulent au-delà de Hyères. Cjcinema
L'exil toulonnais
Un festival, ce sont des films, mais aussi une municipalité qui prête des salles et signe des subventions. De 1972 à 1976, à la suite de difficultés avec la mairie, le festival doit s'exiler à Toulon. Il revient à Hyères en 1977.
Le répit sera de courte durée. En 1983, le festival s'arrête définitivement, sur décision politique municipale. Dix-huit éditions, un rayonnement international, et un point final administratif.
Ce qui reste
L'histoire aurait pu s'arrêter là. Elle a eu une suite inattendue.
En janvier 1999, le Collectif Jeune Cinéma organise au cinéma La Clef, à Paris, un hommage à Maurice Périsset intitulé « De Hyères à aujourd'hui ». On y reprogramme des films remarqués autrefois dans la section Cinéma différent. Cette manifestation deviendra le Festival des cinémas différents et expérimentaux de Paris, qui existe toujours.
Autrement dit : un festival né dans un ciné-club hyérois a essaimé jusqu'à donner naissance, trente-quatre ans plus tard, à l'un des rendez-vous parisiens du cinéma expérimental.
Autre héritage, plus ironique. Deux ans après la disparition du festival, Hyères inaugurait le Salon européen des jeunes stylistes, devenu depuis le Festival international de mode et de photographie. La ville n'a pas cessé de miser sur la jeune création, elle a simplement changé de discipline. IFFR
Enfin, la mémoire du festival a fait l'objet d'un documentaire. Sorti en 2023, Jeune cinéma revient sur ces dix-huit années et a été présenté notamment au Festival international du film de Rotterdam. Côté Court
Pourquoi ça nous concerne
Il y a une continuité qui mérite d'être dite. Le festival de 1965 est né d'un ciné-club. Pas d'une institution, pas d'une politique culturelle descendante : d'une bande de gens qui se réunissaient pour voir des films et en parler ensuite. C'est exactement ce que nous faisons.
La prochaine fois que vous entrerez dans la salle pour une projection Ciné-feel, vous saurez que vous marchez dans des pas assez larges.
Sources principales : Wikipédia (Festival international du jeune cinéma de Hyères), Bibliothèque publique d'information du Centre Pompidou, Collectif Jeune Cinéma, INA/Sudorama, IFFR.